Le programme Community Voices a 10 ans ! Entrevue avec sa responsable, Mariama Bah

Vous l’avez peut-être vue à la télé, écoutée à la radio ou lu son témoignage dans les journaux. Cet été, nous avons interrogé Mariama Bah. Femme engagée et concernée par les mutilations génitales féminines, cette dernière est responsable du pool Community Voices depuis janvier 2022. Son combat, par contre date depuis bien plus longtemps. Ensemble, nous allons faire le bilan de ces premiers mois de travail au GAMS Belgique, des 10 ans d’existence du programme et revenir sur une partie de son parcours personnel.

Quel est ton lien avec le GAMS Belgique ?

Mon histoire avec le GAMS Belgique et une longue histoire. J’ai tout d’abord connu le GAMS Belgique comme une organisation qui m’a aidée à sauver mes filles de l’excision et à les faire sortir de mon pays, la Guinée, pour les en préserver. À notre arrivée ici en Belgique, l’association nous a également beaucoup aidées dans notre intégration. J’ai souvent participé aux activités proposées comme le Dernier Vendredi du Mois et les manifestations du 8 mars et mes filles, aux activités pour les enfants. Pendant des mois, je me retrouvais ici chaque deux semaines et puis j’ai eu un moment de rupture car je devais aussi, dans le cadre de mon parcours d’intégration, suivre des cours et des formations. Mais j’ai toujours gardé contact avec ses membres notamment Fabienne Richard, la directrice qui a toujours été présente pour moi dans les moments difficiles. Je pense aussi à Carolina et Annalisa à l’antenne de Bruxelles et à d’autres, comme Halimatou Barry, ancienne coordinatrice en Wallonie.

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai contacté Fabienne pour lui dire que je voulais me réorienter. J’ai fait des études de gestion en Guinée. J’ai un master mais j’ai connu des difficultés pour trouver un emploi dans ce domaine, même si j’ai obtenu mon équivalence. Fabienne m’a conseillé de contacter le Centre Bruxellois d’action interculturelle (CBAI) qui propose une formation de deux ans pour devenir agent de développement et de médiation interculturelle.

Je me suis renseignée, j’ai postulé et j’ai été prise. Dans le cadre de cette formation, on avait non seulement des formations pratiques mais on devait aussi faire des stages. Cela m’a amenée à la Maison des femmes de Molenbeek qui est un service de l’association « mouvement pour le vivre-ensemble : MOVE », où j’ai développé un projet sur les récits de vie avec un groupe de femmes. Cette expérience fut très enrichissante et a aussi facilité mon arrivée au GAMS car cela correspondait pour moi au moment où je finissais le projet et à l’ouverture du poste de responsable des Community Voices. Du coup, je n’ai pas hésité à postuler. Trois jours après j’ai eu mon entretien. Cela s’est bien passé et me voilà.

C’est un long parcours où à la base tu étais bénéficiaire des services du GAMS avant d’y être employée, comment tu vis ce changement de perspectives ?

Effectivement, même si j’ai fait mon suivi psychologique ailleurs, j’ai eu un suivi social avec ma désormais collègue, Carolina. C’est vrai que ce n’est pas anodin. Quand je suis arrivée ici en tant que bénéficiaire et que j’ai vu comment l’équipe travaillait, ça m’a donné envie de travailler avec elles. Mais à ce moment-là, il n’y avait pas de perspective possible. Vu que la recherche d’emploi m’a poussée à me réorienter vers le social, dès que j’ai pu, je n’ai pas hésité un seul instant à postuler. C’est vrai que le changement de statut change beaucoup de choses. Je n’ai plus la même posture. Avant je faisais partie de celles et ceux qui demandaient de l’aide et maintenant, je suis celle qui en donne. Le fait que je sois passée par là en tant que bénéficiaire fait que je comprends mieux les demandes et que je peux plus aisément me mettre à leur place.

Peux-tu nous expliquer ton travail de responsable ?

Je suis responsable du pool « Community Voices » qui est l’un des projets piliers du GAMS. Les relais communautaires qui en font partie, sont les voix du programme. Ce sont des personnes issues des communautés concernées : des hommes et des femmes qui ont déjà été sensibilisé∙e∙s sur la question des MGF et qui comprennent l’utilité et l’urgence de la lutte pour son abolition.

Mon rôle est de coordonner la formation des relais communautaires et de les outiller pour pouvoir réaliser des actions et organiser des animations de sensibilisation et d’information au sein de leurs communautés, que ce soient d’une manière individuelle ou collective. On les outille aussi à faire des accompagnements de personnes primo-arrivantes concernées par les MGF, par exemple, à se déplacer dans la ville en métro pour aller à un RDV médical. Ils et elles peuvent aussi juste un être soutien moral ou faire de la médiation interculturelle. Les relais communautaires connaissent leur communauté, savent comment fonctionne la communication avec leurs codes culturels. Ils et elles aident à mieux contextualiser certaines situations auprès des professionnel∙le∙s et aident la personne accompagnée à mieux comprendre les structures et institutions belges et les accompagnements proposés par les professionnel∙le∙s.

Ce programme existe depuis 10 ans. Comment a-t-il évolué ?

En effet, ce programme existe depuis 2012. L’ancien collègue qui occupait le poste de responsable des relais depuis 2015, Seydou, a quitté le GAMS fin août 2020 donc j’ai dû tout réorganiser début 2022 à mon arrivée. C’est un défi qui me plait ! Mon rôle n’est pas seulement de former les relais mais également d’entretenir la relation entre le GAMS et les relais communautaires. La formation est continue. Cela implique de faire des supervisions trimestrielles et aussi d’écouter les retours et les remarques pour adapter la formation en fonction des difficultés rencontrées. Il est également important de permettre à nos relais d’être constamment outillé∙e∙s et de pouvoir faire face à tous types de situations.

Aujourd’hui, la force du projet est de pouvoir proposer une formation continue et d’entretenir les liens avec les bénévoles, c’est bien cela ?

Oui, car on peut plus facilement faire remonter les difficultés rencontrées et organiser des événements. Nous souhaitons que les relais puissent participer plus activement aux activités du GAMS. Ces derniers sont le pont entre l’association et les communautés. Ils ou elles effectuent un travail crucial pour visibiliser et transmettre le message qu’il faut abolir et lutter contre l’excision.

Au départ, les bénévoles ne comprennent pas toujours la complexité des conséquences qui découlent de l’excision. Il est à noter que chaque personne concernée par l’excision porte en elle, une souffrance, qui lui est propre et qu’il faut légitimer. Cette formation leur permet de se rendre compte, par exemple, que certains problèmes de leur vie sexuelle sont liés à l’excision. Du coup, grâce à la force du collectif, il est plus facile de déconstruire, d’expliquer les conséquences, de donner des exemples concrets basés sur des vécus et non des « on dit » et d’ainsi mieux faire comprendre le danger auquel les femmes sont exposées.

Quelles sont les difficultés qu’on peut rencontrer en formation ?

C’est surtout le réveil de la mémoire traumatique. Même dans des cas où les femmes ont fait un travail sur leurs douleurs et leurs traumatismes, la formation peut les réveiller et il est parfois difficile de faire face à cela. Les aspects psychologiques et médicaux de la formation permettent de conscientiser certains de nos problèmes liés à l’excision. Et cela peut être difficile à gérer.

L’autre difficulté est de renouer contact avec les anciens. Comme je l’ai expliqué, le programme existe depuis 2012. Dans certains cas, la relation a été coupée et l’avènement du Covid a également compliqué les choses.

Il ne faut pas oublier que ce n’est pas un travail salarié, mais des actions compensées par une indemnité de bénévolat. Les relais doivent, comme tout le monde, penser à se nourrir et il arrive souvent qu’une fois qu’ils trouvent un emploi, ils soient beaucoup moins disponibles. C’est pour toutes ces raisons, qu’il est important de renouveler la formation tous les deux ans afin de maintenir le pool de bénévoles et de continuer le travail sur le terrain.

C’est cyclique. Je suppose qu’en fonction de leur situation et de leur parcours de vie, certaines personnes ont besoin aussi, à un moment donné, de se détacher de cette partie-là de leur histoire. Qu’en penses-tu ?

Tout à fait. Ce n’est pas évident de réveiller tout le temps le traumatisme et aussi, cela fait partie du processus de libération et de guérison. En même temps, lorsqu’on aide d’autres femmes à sortir de leur mutisme et des difficultés qu’elles rencontrent, cela renforce et aide à faire face à son propre traumatisme. Mais il est vrai qu’à un moment donné, il est normal de se dire qu’on a fait sa part et qu’on a besoin de passer à autre chose. Et puis, il y a des personnes comme moi, pour qui c’est devenu le sens de leur vie. Voilà pourquoi il y a des relais qui parfois travaillent dans le secteur en tant qu’animatrice communautaire. Nous avons aussi l’exemple de Diariou Sow, qui a également un parcours de bénéficiaire, de relais communautaire, puis membre de conseil d’administration et qui est aujourd’hui présidente du GAMS.

On compte parmi les nouvelles recrues de 2022, 27 personnes, à savoir 16 relais pour Bruxelles et la Wallonie et 11 pour la Flandre. Y’a-t-il eu durant la formation de belles surprises que tu voudrais nous partager ?

À la fin de la formation, nous avons demandé à nos nouvelles recrues de présenter un projet de sensibilisation. Certain∙e∙s d’entre eux ont soumis des projets que nous comptons soutenir et accompagner. Je viendrais en appui aux relais communautaires durant tout le processus. Tous les bénévoles ont fait preuve d’un engagement et d’un investissement impressionnant.

Autre bonne nouvelle : certain∙e∙s relais ont été pris comme stagiaire pour le Réseau de stratégies concertées de lutte contre les MGF et seront appelé∙e∙s pour le diagnostic communautaire en Wallonie. Il y a de réelles perspectives de collaboration. En fonction des activités proposées au GAMS, nous verrons comment impliquer davantage nos nouvelles et anciennes recrues.

Si les bénévoles devaient repartir avec une information, ce serait quoi ?

Il faudrait leur poser la question. Pour moi, d’après les retours que j’ai entendus, c’est de lutter jusqu’au bout pour éradiquer ce fléau, participer activement à la lutte pour l’abolition des mutilations génitales féminines.

Ton souhait pour les prochaines promotions ?

Mon souhait est de recruter des bénévoles tout aussi engagé∙e∙s et proactif∙ve∙s que la promotion 2022. Je souhaiterais également organiser plus d’animations auprès des communautés concernées en co-construction avec les bénévoles.

Une date pour la prochaine édition ?

Nous allons d’abord nous concentrer sur tous les projets proposés par nos nouvelles∙aux bénévoles et renouer la relation avec les anciens relais, créer des échanges entre les différentes promotions avant de reproposer une nouvelle formation. Il faudra donc attendre la fin de l’année 2023 ou début 2024 pour une nouvelle édition mais je peux déjà vous dire que la liste d’inscriptions est longue.


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